Savoir lire un rapport APCIQ ou SCHL est l’une des compétences les plus utiles — et les moins maîtrisées — pour quiconque prend des décisions immobilières informées au Québec. Les rapports de l’APCIQ (Association professionnelle des courtiers immobiliers du Québec), publiés mensuellement par RMR (région métropolitaine de recensement), sont la principale source de données sur les transactions immobilières résidentielles au Québec — ils couvrent les ventes effectives via Centris, les prix médians par type de propriété (unifamiliale, copropriété, plex), les variations annuelles, le nombre de transactions et l’inventaire. Les rapports de la SCHL (Société canadienne d’hypothèques et de logement) couvrent un spectre plus large incluant les mises en chantier, le marché locatif (taux d’inoccupation, loyers moyens), l’abordabilité et les projections à moyen terme. Comprendre ces rapports demande de maîtriser quelques concepts statistiques : la différence entre prix médian et prix moyen (la médiane est moins sensible aux extrêmes et plus représentative), le ratio S/I (ventes/inscriptions) qui distingue marché de vendeurs (>60 %), équilibré (40-60 %) ou d’acheteurs (<40 %), le DOM (jours sur le marché) qui mesure la liquidité, et les variations saisonnières à neutraliser pour comparer correctement. Plusieurs pièges d’interprétation guettent le lecteur non averti : confondre RMR et ville (la RMR de Montréal couvre 80+ municipalités, pas seulement l’île), tirer des conclusions à partir d’un seul mois de données, ignorer le décalage temporel (les rapports trimestriels reflètent des transactions signées il y a 30-90 jours), surinterpréter les variations dans les segments à faible volume. Ce guide explique chaque indicateur, démystifie la méthodologie, et propose une grille de lecture pratique pour prendre des décisions éclairées à partir de ces rapports.
Les médias citent régulièrement les chiffres de l’APCIQ et de la SCHL, souvent sans expliquer leur méthodologie ni leurs limites. Le résultat est qu’une majorité de lecteurs absorbent des données sans pouvoir les contextualiser correctement, ce qui peut conduire à des décisions immobilières basées sur des conclusions erronées. Apprendre à lire directement ces rapports — au lieu de se fier aux interprétations journalistiques — est l’une des meilleures façons de prendre du recul sur le marché immobilier.
Sommaire
- Les deux acteurs : APCIQ et SCHL
- Anatomie d’un rapport APCIQ
- Anatomie d’un rapport SCHL
- Prix médian vs prix moyen
- Le ratio S/I et l’équilibre du marché
- Les jours sur le marché (DOM)
- RMR, agglomération, ville : ne pas confondre
- Variations saisonnières et données ajustées
- Les pièges d’interprétation
- Une grille de lecture pratique
- FAQ
- Sources officielles
Les deux acteurs : APCIQ et SCHL
Avant de plonger dans les rapports, il faut comprendre la différence fondamentale entre les deux principales sources de données sur le marché immobilier québécois.
L’APCIQ est l’association professionnelle qui représente la majorité des courtiers immobiliers actifs au Québec. Elle exploite la plateforme Centris, qui centralise toutes les inscriptions immobilières des courtiers québécois. Cette position lui donne accès à des données granulaires sur les transactions effectives : prix de vente réels, durée d’inscription, nombre d’offres reçues, conditions des transactions. Les rapports APCIQ couvrent presque exclusivement le marché résidentiel par revente, c’est-à-dire les transactions de propriétés existantes via courtiers — la grande majorité du marché.
La SCHL est une société d’État fédérale dont les mandats vont bien au-delà de la production de statistiques (assurance prêt hypothécaire, programmes d’aide au logement, recherche). Pour les statistiques de marché, la SCHL produit plusieurs rapports complémentaires aux données APCIQ : statistiques sur les mises en chantier de logements neufs (qu’elles soient vendues directement par promoteurs ou via courtiers), enquête sur le marché locatif (taux d’inoccupation par marché, loyers moyens par type de logement), rapports sur l’abordabilité (capacité d’accession à la propriété pour différents revenus), et perspectives du marché de l’habitation (projections à 1-2 ans).
Cette répartition crée une complémentarité entre les deux sources. L’APCIQ excelle pour comprendre ce qui se passe dans les transactions actuelles de propriétés existantes. La SCHL excelle pour comprendre l’offre nouvelle (mises en chantier), le marché locatif, et les tendances macro. Pour une analyse complète, les deux sources sont nécessaires.
Une particularité utile à connaître : les rapports APCIQ couvrent uniquement les transactions via courtiers inscrits sur Centris. Les ventes sans courtier (DuProprio et autres) ne sont pas comptabilisées. Selon les régions et les périodes, ces ventes peuvent représenter 10 à 20 % du total — ce qui constitue un angle mort partiel des données APCIQ.
Anatomie d’un rapport APCIQ
Un rapport mensuel de l’APCIQ pour une RMR donnée présente typiquement la même structure récurrente, qu’il vaut la peine de connaître pour naviguer efficacement.
La première section donne les chiffres globaux du mois : nombre total de ventes résidentielles, prix médian global, variation par rapport au même mois de l’année précédente. Cette vue d’ensemble est utile mais peut masquer des dynamiques très différentes selon les segments.
La deuxième section, plus utile, ventile par type de propriété : maisons unifamiliales, copropriétés (condos), plex de 2 à 5 logements. Pour chaque catégorie, le rapport donne le prix médian, la variation annuelle, et souvent le nombre de transactions. C’est là que l’analyse devient pertinente — un marché peut avoir des dynamiques très différentes entre unifamiliales et condos selon les conditions économiques.
La troisième section couvre l’inventaire et les conditions de marché : nombre d’inscriptions actives en fin de mois, ratio ventes/inscriptions (S/I), durée moyenne sur le marché (DOM), prix demandé moyen vs prix de vente moyen. Ces indicateurs permettent de comprendre la dynamique tension/équilibre/relâchement du marché.
La quatrième section, présente dans les rapports plus complets, ventile les chiffres par secteur géographique à l’intérieur de la RMR. Pour la RMR de Montréal par exemple, les sous-secteurs incluent l’île de Montréal, Laval, la Rive-Sud, la Rive-Nord, Vaudreuil-Soulanges. Cette ventilation est essentielle car les dynamiques varient substantiellement entre sous-secteurs.
Les rapports trimestriels et annuels ajoutent typiquement des analyses de tendance long terme et des comparaisons inter-RMR (Montréal vs Québec vs Sherbrooke vs Gatineau). Ces rapports sont particulièrement utiles pour comprendre le contexte structurel.
Un élément important à comprendre : les chiffres APCIQ reflètent les transactions signées dans le mois rapporté, pas les transactions complétées. Une promesse d’achat signée en septembre avec signature notariale en novembre apparaît dans les statistiques de septembre. Cela crée un léger décalage avec les enregistrements officiels du Registre foncier.
Anatomie d’un rapport SCHL
Les rapports de la SCHL ont une structure différente reflétant leurs objectifs distincts.
Le rapport sur le marché locatif, publié annuellement (typiquement à l’automne pour l’année en cours et révisé en janvier), couvre les marchés locatifs par RMR avec plusieurs indicateurs centraux. Le taux d’inoccupation mesure le pourcentage de logements locatifs vacants dans les immeubles d’au moins 3 logements — un taux sous 3 % indique un marché tendu favorable aux propriétaires, un taux au-dessus de 4-5 % indique un marché plus équilibré ou favorable aux locataires. Le loyer moyen par type de logement (1 chambre, 2 chambres, 3+ chambres) permet de calibrer ses attentes ou ses prix. Le rapport ventile par sous-secteurs, par âge des immeubles, et parfois par tranches de loyer.
Les statistiques sur les mises en chantier, publiées mensuellement, couvrent les nouveaux logements dont la construction démarre. C’est un indicateur avancé de l’offre future — un effondrement des mises en chantier aujourd’hui annonce une rareté de neuf dans 12-24 mois. Les statistiques distinguent unifamiliales, jumelées, en rangée, et appartements (incluant copropriétés et locatifs). Pour un investisseur, suivre les mises en chantier permet d’anticiper l’évolution future de l’offre dans son marché cible.
Les perspectives du marché de l’habitation, publiées deux fois par année, présentent les projections de la SCHL pour les 1-2 prochaines années sur les principaux indicateurs : ventes, prix, mises en chantier, taux d’inoccupation. Ces projections ne sont pas des certitudes mais reflètent l’analyse rigoureuse d’une équipe d’économistes spécialisés.
Les rapports d’abordabilité calculent la part du revenu nécessaire pour acquérir une propriété typique, par RMR. Quand cet indicateur dépasse 50-60 %, le marché est considéré inabordable pour le revenu médian — c’est le cas chronique de Vancouver et Toronto, et de plus en plus de Montréal centre.
Une caractéristique importante des rapports SCHL : leur approche méthodologique rigoureuse. La SCHL publie ses méthodologies, ses sources, et ses limitations de manière transparente. Pour un analyste qui veut creuser, cette documentation permet de juger la fiabilité des chiffres et de comprendre comment ils sont produits.
Prix médian vs prix moyen
Une des sources les plus fréquentes de confusion dans la lecture des rapports immobiliers est la différence entre prix médian et prix moyen. Cette nuance technique a des implications importantes pour l’interprétation.
Le prix moyen est calculé en additionnant tous les prix de vente du mois et en divisant par le nombre de transactions. C’est l’opération arithmétique standard. Le problème : ce calcul est très sensible aux valeurs extrêmes. Si quelques propriétés à 5 millions de dollars se vendent dans un mois où la majorité des transactions sont autour de 500 000 $, ces ventes haut de gamme tirent le prix moyen vers le haut de manière disproportionnée.
Le prix médian est le prix qui se trouve au milieu de la distribution : 50 % des ventes ont eu lieu en dessous, 50 % au-dessus. Cette mesure est beaucoup moins sensible aux extrêmes et représente mieux la « propriété typique » du mois. Pour la majorité des analyses immobilières, le prix médian est plus pertinent que le prix moyen.
Concrètement, sur un mois où 100 propriétés se vendent dans la RMR de Montréal :
- Si la 50e propriété s’est vendue à 650 000 $, le prix médian est 650 000 $
- Si la moyenne arithmétique des 100 prix est 720 000 $, le prix moyen est 720 000 $
- L’écart entre les deux (70 000 $) reflète l’influence des ventes haut de gamme qui tirent la moyenne vers le haut sans affecter la médiane
L’APCIQ publie principalement le prix médian dans ses rapports — c’est la mesure qu’elle privilégie pour sa robustesse. Les médias reprennent souvent ces chiffres mais les présentent parfois comme « prix moyen », ce qui n’est pas tout à fait exact.
Pour interpréter correctement, retenir : si vous voyez une variation rapide du prix moyen sans variation équivalente du prix médian, c’est probablement un changement de mix (plus ou moins de transactions haut de gamme), pas une vraie variation du marché. Inversement, une variation du médian reflète une vraie évolution du marché typique.
Le ratio S/I et l’équilibre du marché
Le ratio S/I (ventes sur inscriptions, parfois nommé ratio S/L pour sales/listings) est probablement l’indicateur le plus important pour comprendre la dynamique de pression du marché.
Le calcul est simple : pour un mois donné, on divise le nombre de ventes par le nombre d’inscriptions actives en fin de mois. Le résultat, exprimé en pourcentage, donne une indication précise de la rapidité d’absorption de l’inventaire.
L’interprétation suit des seuils standards utilisés par tous les professionnels du marché immobilier nord-américain. Un ratio inférieur à 40 % signale un marché d’acheteurs : l’offre dépasse la demande, les acheteurs ont du pouvoir de négociation, les prix tendent à stagner ou baisser, les vendeurs doivent accepter des conditions moins favorables. Un ratio entre 40 % et 60 % indique un marché équilibré où les forces de l’offre et de la demande sont relativement égales — les prix progressent au rythme de l’inflation, les conditions de transaction sont normales. Un ratio supérieur à 60 % caractérise un marché de vendeurs : la demande dépasse l’offre, les vendeurs ont du pouvoir de négociation, les prix progressent rapidement, les surenchères et conditions de vente accélérée sont fréquentes.
Ces seuils ne sont pas exacts au point près mais offrent un cadre pratique. La période 2020-2022 dans la RMR de Montréal a vu des ratios atteindre 80-90 %, conditions extrêmes qui ont alimenté la croissance brutale des prix. La période 2023-2024 a vu un retour vers des ratios plus équilibrés (45-60 %) avec stabilisation des prix.
Une nuance importante : le ratio S/I doit être interprété avec le volume absolu en perspective. Un ratio de 70 % avec 100 ventes/mois est différent d’un ratio de 70 % avec 1 000 ventes/mois — le premier peut être trompeur si l’inventaire est très bas. Les rapports APCIQ donnent typiquement les deux chiffres pour permettre cette analyse complète.
Pour les investisseurs en plex spécifiquement, le ratio S/I sur le segment plex peut différer substantiellement du ratio résidentiel global. Un ratio S/I élevé sur les unifamiliales avec un ratio modéré sur les plex peut signaler une opportunité d’achat dans le segment investissement. La méthode complète pour évaluer la rentabilité d’un plex en tenant compte des conditions de marché est exposée dans le guide du calcul du rendement d’un plex au Québec, qui propose des cibles précises selon les marchés.
Les jours sur le marché (DOM)
Le DOM (days on market, jours sur le marché) mesure la durée moyenne entre l’inscription d’une propriété sur Centris et l’acceptation d’une offre. C’est un indicateur précieux de la liquidité du marché.
Un DOM très court (moins de 20-25 jours en moyenne) signale un marché extrêmement actif où les bonnes propriétés se vendent rapidement. Pendant la période 2020-2022, certains segments avaient des DOM de 7-10 jours, avec des propriétés vendues parfois le jour même de l’inscription. C’était un signe clair de surchauffe.
Un DOM court à modéré (25-50 jours) caractérise un marché actif et équilibré, conditions saines où les vendeurs sérieux et les acheteurs sérieux trouvent leurs partenaires sans précipitation excessive ni délais frustrants.
Un DOM long (plus de 60-80 jours) signale un marché qui ralentit. Soit les prix sont trop élevés par rapport à la capacité d’absorption des acheteurs, soit la demande s’est affaiblie, soit l’offre est devenue trop abondante. Dans les marchés très lents, le DOM peut dépasser 100-150 jours.
Un piège fréquent dans l’interprétation du DOM : il s’agit d’une moyenne qui peut masquer une grande variabilité. Dans un marché donné, certaines propriétés (bien préparées, prix juste, secteur recherché) peuvent se vendre en 10 jours pendant que d’autres (mal préparées, surévaluées, secteur problématique) restent sur le marché plus de 200 jours. Le DOM moyen lisse ces extrêmes.
Pour un vendeur en projet, le DOM moyen de son secteur et de son type de propriété donne une indication réaliste du temps à prévoir. Pour un acheteur, le DOM moyen indique le rythme de la concurrence — un DOM court signifie qu’il faut être prêt à décider rapidement.
RMR, agglomération, ville : ne pas confondre
Une source majeure de confusion dans la lecture des rapports immobiliers est la géographie statistique. Les chiffres rapportés couvrent des territoires précis qui ne correspondent pas toujours à ce qu’on pense.
Une RMR (région métropolitaine de recensement) est une zone définie par Statistique Canada qui regroupe une ou plusieurs municipalités contiguës autour d’un centre urbain principal, avec un degré élevé d’intégration économique. La RMR de Montréal couvre environ 80 municipalités, incluant l’île de Montréal mais aussi Laval, la Rive-Sud (Longueuil, Brossard, Saint-Lambert, etc.), la Rive-Nord (Terrebonne, Mascouche, Repentigny, etc.), la couronne ouest (Vaudreuil-Dorion, etc.). Quand l’APCIQ rapporte un prix médian de 650 000 $ pour la « RMR de Montréal », ce chiffre n’est pas le prix sur l’île de Montréal — c’est une moyenne pondérée sur l’ensemble de la zone métropolitaine.
La ville de Montréal stricte (l’île, divisée en arrondissements et villes liées) a des prix typiquement plus élevés que la moyenne RMR, particulièrement dans les arrondissements centraux (Plateau, Outremont, Westmount, Sud-Ouest). À l’inverse, les couronnes éloignées (Saint-Eustache, Mirabel, Châteauguay) peuvent avoir des prix sensiblement plus bas.
Cette nuance est cruciale pour ne pas mal interpréter. Un titre média « le prix médian à Montréal a augmenté de 8 % » peut référer à la RMR (sens technique du rapport APCIQ) ou à la ville de Montréal (sens populaire). Sans précision, le lecteur peut tirer des conclusions erronées.
D’autres unités géographiques utilisées par l’APCIQ et la SCHL incluent l’agglomération (qui peut différer de la RMR pour certaines zones), la région administrative (découpage gouvernemental québécois différent), et les secteurs ou quartiers définis par les courtiers locaux. Naviguer entre ces niveaux demande une attention particulière à ce que chaque chiffre couvre exactement.
Pour quelqu’un qui veut analyser un marché local précis, descendre au niveau du secteur ou quartier via les rapports détaillés ou les outils de Centris donne des données beaucoup plus pertinentes que les chiffres RMR globaux. Les analyses de marchés régionaux comme l’article sur le marché immobilier à Sherbrooke ou celui sur le marché de Gatineau détaillent justement ces dynamiques au niveau des secteurs spécifiques.
Variations saisonnières et données ajustées
Le marché immobilier québécois suit des cycles saisonniers marqués qu’il faut comprendre pour interpréter correctement les données mensuelles.
Le printemps (mars à juin) est traditionnellement la période la plus active du marché québécois. Les ventes sont nombreuses, les inscriptions abondantes, les prix progressent typiquement. C’est la « high season » du marché immobilier.
L’été (juillet-août) ralentit en raison des vacances mais reste actif. Les transactions complétées en juillet-août reflètent souvent des décisions prises au printemps.
L’automne (septembre à novembre) est une seconde période active, particulièrement pour les transactions familiales liées au calendrier scolaire.
L’hiver (décembre à février) est la période la plus calme. Le volume de transactions baisse de 30 à 50 % par rapport au printemps, les inscriptions diminuent aussi, et les prix peuvent stagner ou légèrement baisser.
Cette saisonnalité crée un piège d’interprétation classique : comparer février avec janvier (deux mois calmes) sans neutraliser la saisonnalité, ou comparer juillet avec janvier (effet saisonnier énorme), peut donner des conclusions trompeuses sur la « tendance ».
Les rapports professionnels de l’APCIQ et de la SCHL utilisent typiquement la comparaison année sur année (par exemple « janvier 2024 vs janvier 2023 ») plutôt que mois sur mois. Cette comparaison neutralise l’effet saisonnier en mettant en regard la même saison sur deux années différentes. C’est la lecture la plus fiable pour identifier les vraies tendances.
La SCHL produit aussi parfois des données désaisonnalisées (CVS, corrigées des variations saisonnières), qui appliquent un traitement statistique pour neutraliser les variations saisonnières typiques. Ces données permettent des comparaisons mois sur mois pertinentes mais sont moins courantes dans les rapports immobiliers que dans d’autres séries économiques.
La leçon pratique : si vous voyez un titre « ventes en hausse de 25 % en mai par rapport à février », c’est probablement juste l’effet saisonnier normal et pas un vrai changement de marché. Si vous voyez « ventes en hausse de 8 % en mai par rapport à mai dernier », c’est une vraie tendance.
Les pièges d’interprétation
Plusieurs pièges classiques piègent les lecteurs non avertis des rapports immobiliers.
Le piège du mois unique consiste à tirer des conclusions à partir d’un seul mois de données. Le marché immobilier est volatile à court terme, et un mois individuel peut diverger substantiellement de la tendance. Une variation de prix de 5 % entre août et septembre peut s’inverser dès octobre. Pour identifier les vraies tendances, il faut regarder au moins trois mois consécutifs ou comparer trimestres ou années entières.
Le piège des petits échantillons guette les analyses de segments à faible volume. Si dans un sous-secteur, seulement 8 plex se vendent dans le mois, le prix médian de ce segment est très instable — une seule transaction inhabituelle peut faire bouger la médiane de 50 000 $. Les analyses fiables nécessitent un volume minimum de transactions (typiquement 30+ par mois pour un segment).
Le piège du décalage temporel : les rapports APCIQ couvrent des transactions signées dans le mois mais qui se complèteront notarialement 30 à 90 jours plus tard. Quand l’APCIQ rapporte des chiffres pour septembre, il ne s’agit pas de signatures notariales de septembre — il s’agit de promesses d’achat signées en septembre. Cette nuance importe pour interpréter le « rythme actuel » du marché.
Le piège de la confusion type de transaction mélange des choses différentes. Les chiffres APCIQ couvrent les reventes via courtiers. Pour avoir l’image complète, il faut ajouter les ventes sans courtier (estimées à 10-20 % du marché) et les ventes de neuf via promoteurs (couvertes partiellement par la SCHL). Les rapports d’un seul acteur ne donnent jamais la totalité.
Le piège du « plus haut historique » est rhétorique mais courant. Dans un marché qui croît à long terme, presque chaque année établit de nouveaux « plus hauts » sur certains indicateurs. Le titre « prix médian au plus haut historique » est techniquement vrai presque chaque année et n’apporte pas d’information utile. Plus pertinent : l’évolution comparée à l’inflation et aux revenus.
Le piège du média sensationnaliste traduit régulièrement des nuances en titres accrocheurs. « Le marché s’effondre » peut référer à une variation mensuelle de -2 % qui s’inversera dès le mois suivant. « La crise du logement » peut décrire un taux d’inoccupation à 1,5 % qui était à 3 % il y a 3 ans. Pour avoir l’image juste, mieux vaut aller aux rapports sources que se fier aux interprétations médiatiques.
Une grille de lecture pratique
Pour analyser un rapport APCIQ ou SCHL de manière efficace, une grille de lecture en quelques étapes peut aider.
D’abord, identifier précisément la zone géographique couverte. RMR, ville, secteur, quartier ? Cette précision conditionne toute l’analyse. Un rapport « Montréal » sans précision géographique vague est immédiatement suspect.
Ensuite, identifier la période de référence. Mois individuel, trimestre, année complète ? Comparé à quelle période de référence ? Un mois vs même mois année précédente est plus fiable qu’un mois vs mois précédent.
Puis, regarder les chiffres globaux ET ventilés. Une variation globale de +5 % peut cacher des dynamiques très différentes : unifamiliale +8 %, condo +1 %, plex +12 %. Les conclusions tirées sans cette ventilation peuvent être erronées.
Ensuite, vérifier le ratio S/I et le DOM. Ces deux indicateurs donnent l’image de la dynamique du marché : tension, équilibre, ralentissement. Un prix qui monte avec un ratio S/I à 30 % et un DOM à 90 jours envoie un signal contradictoire qui mérite analyse approfondie.
Puis, regarder le volume absolu, pas seulement les pourcentages. Une variation de prix de 10 % avec 50 transactions est moins fiable qu’une variation de 5 % avec 500 transactions. Le volume conditionne la fiabilité statistique.
Ensuite, contextualiser avec l’historique. Une variation annuelle de 8 % paraît énorme si on oublie que le marché québécois a historiquement progressé de 4-6 % par an en moyenne. Une variation de -3 % paraît dramatique si on oublie qu’il y a eu +20 % les deux années précédentes. La perspective long terme évite les conclusions hâtives.
Enfin, croiser plusieurs sources. Les chiffres APCIQ peuvent être complétés par les statistiques SCHL sur les mises en chantier (offre future), les données de la Banque du Canada sur les conditions de financement, les statistiques de Statistique Canada sur la démographie et l’emploi. Une analyse multi-sources donne toujours une image plus juste qu’une lecture isolée.
Pour un investisseur ou un acheteur sérieux, prendre 15-30 minutes une fois par mois pour lire directement les rapports APCIQ et SCHL plutôt que de se fier aux résumés médiatiques est l’un des meilleurs investissements en temps qu’on peut faire pour ses décisions immobilières. Les rapports sont gratuits et accessibles en ligne.
FAQ
Où trouver les rapports APCIQ et SCHL ?
Les rapports de l’APCIQ sont disponibles sur leur site officiel (apciq.ca) avec accès libre aux communiqués de presse et aux statistiques principales. Les rapports détaillés sont parfois réservés aux membres ou aux abonnés. Les rapports de la SCHL sont disponibles sur cmhc-schl.gc.ca, presque tous en accès libre. Les rapports clés (marché locatif, mises en chantier, perspectives) sont publiés à intervalles réguliers et peuvent être téléchargés en PDF.
Pourquoi les chiffres APCIQ et les chiffres immobiliers municipaux diffèrent-ils ?
Les chiffres APCIQ reflètent les transactions effectives via Centris. Les chiffres municipaux (rôle d’évaluation) reflètent les valeurs estimées par les municipalités à des fins de taxation, mises à jour aux 3 ans. Il est normal et attendu que les deux divergent — les évaluations municipales sont typiquement en retard sur le marché en période de croissance et en avance en période de baisse.
Le ratio S/I est-il le même dans toutes les RMR ?
Non, les seuils sont les mêmes (40-60 % équilibré) mais les niveaux atteints varient. La RMR de Québec ville maintient depuis plusieurs trimestres des ratios S/I élevés (75 %+) reflétant un marché tendu. La RMR de Montréal a vu ses ratios redescendre vers 50-55 % après les sommets pandémiques. Comparer les ratios entre RMR donne une lecture des tensions relatives entre marchés.
Pourquoi les médias citent-ils souvent le prix moyen plutôt que médian ?
Souvent par habitude ou par manque de rigueur. Le prix médian est techniquement plus pertinent mais le prix moyen est plus simple à comprendre pour le grand public. Les rapports professionnels privilégient la médiane, les médias grand public alternent les deux sans toujours préciser. C’est une raison de plus pour aller aux rapports sources.
Le DOM inclut-il les jours pendant lesquels la propriété a été retirée et réinscrite ?
Cela dépend de la méthodologie. Standard Centris compte typiquement les jours d’inscription continus. Si une propriété est retirée puis réinscrite plus tard, certaines bases de données comptent un nouveau DOM, d’autres cumulent. Pour comprendre le « vrai » DOM d’une propriété spécifique, demander l’historique complet à votre courtier.
Les rapports SCHL sur le marché locatif couvrent-ils tous les logements ?
Non. La méthodologie SCHL couvre principalement les immeubles d’au moins 3 logements locatifs. Les duplex locatifs, les maisons louées, les condos loués, et les chambres en colocation sont sous-représentés ou absents. Pour un investisseur en plex 2-3 logements, les chiffres SCHL sur le taux d’inoccupation et les loyers moyens donnent une indication mais pas une image complète de son segment précis.
Quelle est la fréquence de publication des rapports APCIQ ?
L’APCIQ publie des communiqués mensuels (généralement vers le milieu du mois suivant pour les statistiques du mois écoulé), des rapports trimestriels plus détaillés, et un rapport annuel exhaustif. Les communiqués mensuels couvrent les principales RMR québécoises ; les rapports trimestriels et annuels approfondissent l’analyse.
Comment interpréter les chiffres pour un micro-marché qui n’apparaît pas dans les rapports ?
Pour un quartier ou un sous-secteur précis non détaillé dans les rapports publics, plusieurs approches : demander à un courtier local qui a accès aux statistiques granulaires de Centris, consulter les outils de visualisation de Centris (certains gratuits, d’autres payants), ou faire ses propres comparables manuellement à partir des transactions récentes visibles. Pour les analyses très précises, payer un évaluateur agréé peut valoir son coût (typiquement 400-800 $ pour un dossier).
Sources officielles
- Association professionnelle des courtiers immobiliers du Québec (APCIQ)
- Centre du marché de l’habitation — Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL)
- Statistiques immobilières — Centris
- Logement — Statistique Canada
- Statistiques sur le marché immobilier — Gouvernement du Québec
- Organisme d’autoréglementation du courtage immobilier du Québec (OACIQ)
Cet article a une visée pédagogique et ne constitue pas un conseil immobilier ou financier personnalisé. Les concepts statistiques et méthodologies décrits proviennent des publications officielles de l’APCIQ et de la SCHL au moment de la rédaction. Les méthodologies peuvent évoluer dans le temps — pour les analyses précises, se référer aux notes méthodologiques publiées par chaque organisme dans ses rapports. Pour interpréter ces données dans le cadre d’une décision immobilière spécifique (achat, vente, investissement), nous recommandons de consulter un courtier immobilier inscrit à l’OACIQ qui connaît votre secteur cible, et au besoin un évaluateur agréé pour les évaluations précises. Pour en savoir plus sur notre démarche, consultez notre méthodologie éditoriale.

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